Bénin 3.0 : Comment la jeunesse numérique transforme l’économie, la citoyenneté et l’entrepreneurial ?
« Notre génération n’attend plus que l’État fasse. On crée, on teste, on connecte. » — Sènan A., développeur d’applications à Cotonou
Génération Wifi : les bâtisseurs d’un nouveau Bénin
Ils ont moins de 30 ans. Ils vivent à Cotonou, Parakou, Djougou ou Natitingou. Et ils transforment le Bénin, smartphone à la main. Oubliez les vieux clichés d’une jeunesse désœuvrée ou passive : la génération connectée béninoise s’informe, s’exprime, crée, vend, et bouscule les codes établis.
À l’ère du numérique, les jeunes béninois ne se contentent plus d’attendre un emploi dans la fonction publique. Ils réinventent les règles de l’économie et de la citoyenneté à travers des outils numériques, des communautés en ligne, et des plateformes digitales souvent conçues localement. Bienvenue dans le Bénin 3.0, celui d’une jeunesse qui ne subit plus le changement, mais le pilote.
Influence, activisme et citoyenneté numérique
La montée en puissance des influenceurs et créateurs de contenus béninois n’est plus à démontrer. Sur TikTok, des figures comme Habib Ahandessi, un activiste politique influent, utilisent leur plateforme pour aborder des sujets sociaux et culturels, engageant ainsi la jeunesse béninoise dans des discussions constructives. Au-delà de son engagement politique, il mobilise sa communauté pour venir en aide à des compatriotes en situation difficile dans les centres de santé. Par exemple, dans une vidéo récente, il met en lumière les difficultés rencontrées par des femmes hospitalisées, incitant ses abonnés à contribuer financièrement pour régler leurs frais médicaux et faciliter leur sortie de l’hôpital.
Parmi les blogueurs influents, Mylène Flicka se distingue par son engagement en faveur des droits des femmes et de la jeunesse. Fondatrice du média Irawo (signifiant « étoile » en nago), visant à mettre en lumière les talents africains avec plus de 500 portraits publiés, elle a contribué à plusieurs campagnes en ligne, notamment #GiveMeMyCredit et #TaxePasMesMo, cette dernière ayant contribué à l’abrogation d’une taxe sur les médias sociaux au Bénin en 2019.
Une autre figure notable est Majoie Houndji, activiste engagée dans la lutte contre le cyberharcèlement. Victime elle-même de cyberharcèlement, elle a transformé son expérience personnelle en un combat public, sensibilisant sur les dangers du harcèlement en ligne à travers des campagnes numériques, des conférences et des collaborations avec des ONG. Son engagement a contribué à une prise de conscience accrue de ce fléau au Bénin.
L’Association des blogueurs du Bénin (AB Bénin) joue également un rôle crucial dans la promotion de l’expression libre et de la sensibilisation en ligne. En septembre 2024, elle a organisé le Blog Camp 2024 à Natitingou, réunissant une centaine de jeunes autour des enjeux du numérique et de la santé sexuelle et reproductive (DSSR). Cet événement a permis de renforcer les compétences numériques des participants et de promouvoir l’activisme digital en faveur des DSSR.
En 2020, la campagne #MaVoixCompte, portée par le Réseau des organisations de jeunesse pour le développement local et la coopération décentralisée (ROJEDCOD), a sensibilisé des milliers de primo-votants à l’importance de la participation politique. Le numérique devient ici un média populaire de la démocratie.
Ces initiatives illustrent comment la jeunesse béninoise utilise le numérique non seulement pour s’exprimer, mais aussi pour agir concrètement sur les enjeux sociaux et politiques du pays.
Entrepreneuriat numérique : coder pour exister
Le numérique est aussi devenu une voie de survie et d’ambition économique. À Cotonou, la startup YaléTech, aide les femmes commerçantes de Cotonou à créer des boutiques en ligne. En moins de deux ans, plus de 300 femmes du marché Dantokpa ont été formées à vendre leurs produits sur des plateformes comme WhatsApp Business, Facebook Shop ou Jumia.
À Parakou, l’incubateur Waxangari Labs accompagne des jeunes dans le développement d’applications utiles localement : une pour localiser les pharmacies de garde, une autre pour gérer les coopératives agricoles. Il offre des services de couveuse pour les startups émergentes, favorisant ainsi le développement de projets à fort impact social et économique.
Richard Odjrado : Fondateur d’As World Tech, il conçoit et fabrique des produits technologiques innovants, tels que des montres intelligentes et des ordinateurs. Son initiative « Bénin Connecté » vise à équiper les étudiants, artisans et travailleurs béninois en matériel informatique à crédit, renforçant ainsi l’accès à la technologie.
Gilles Kounou : Ingénieur en systèmes d’information et fondateur d’OpenSi, il a développé plusieurs services numériques, dont KKiaPay, une solution de paiement mobile, et GoMedical, une application facilitant la prise de rendez-vous médicaux
Certains jeunes gagnent même leur vie comme développeurs freelance sur Upwork ou Fiverr, depuis des zones semi-rurales.
Ces initiatives illustrent la dynamique de l’entrepreneuriat numérique au Bénin, où la jeunesse utilise la technologie pour créer des solutions adaptées aux réalités locales, contribuant ainsi au développement économique et social du pays.
Agro, finance, éducation : les secteurs en mutation
Le numérique touche aussi les domaines classiques. Le projet Sèmè City, piloté par le gouvernement, forme une élite technologique dans les domaines de l’agriculture intelligente, de l’analyse de données ou encore du design urbain.
Des jeunes innovateurs comme la docteure en agronomie Marietta Gonroudobou transforment l’agriculture béninoise en intégrant des technologies avancées telles que les drones et les capteurs connectés. À travers son entreprise Agro Hikari, elle propose des solutions d’agriculture de précision, notamment la pulvérisation ciblée, la cartographie agricole et le diagnostic précis des cultures. Ces technologies permettent aux agriculteurs d’optimiser la gestion de leurs parcelles, d’améliorer les rendements et de réduire les pertes.
Dans le domaine de la finance, des solutions comme FreexPay permettent aux jeunes entrepreneurs d’encaisser leurs paiements sans passer par les banques traditionnelles.
Mais tout n’est pas rose…
Cette dynamique masque des fractures numériques criantes. Dans les zones rurales, la couverture Internet reste faible ou coûteuse. Les filles sont souvent moins exposées à ces opportunités, faute d’équipements, de confiance ou de soutien social.
Le manque de financements, d’incubateurs locaux et de politiques publiques spécifiques freinent également l’envol de cette jeunesse créative. Beaucoup peinent à obtenir leur premier capital de départ, et les soutiens institutionnels restent concentrés à Cotonou.
Un nouveau contrat social en gestation ?
Pourtant, malgré ces obstacles, les signes d’un changement de paradigme profond sont là. Cette jeunesse connectée ne veut plus seulement s’insérer : elle veut co-construire le Bénin de demain. Elle aspire à une société plus ouverte, plus horizontale, où les idées comptent plus que les titres. Il est temps que les institutions, les collectivités locales et les acteurs du développement reconnaissent cette énergie, l’écoutent et la soutiennent. Car le Bénin 3.0 n’est pas une mode : c’est une révolution tranquille, portée par des milliers de jeunes qui n’ont pas attendu la permission pour agir.
« Je n’ai pas besoin de fuir le pays. J’ai juste besoin qu’on me laisse créer, apprendre et contribuer. » — Yacoubou T., designer graphique, 22 ans
Conclusion
La jeunesse béninoise connectée est plus qu’un espoir : c’est une réalité concrète qui façonne chaque jour le tissu économique et social du pays. Le Bénin 3.0 existe déjà, dans les gestes quotidiens de ces jeunes qui osent, innovent et inspirent. Il est temps de les écouter, de les valoriser, et surtout, de leur faire confiance.
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